top of page

ORLAN ou la tentative de faire coïncider l’être et le corps


© D.R. Orlan - Biennale de Venise 2026
© D.R. Orlan - Biennale de Venise 2026

Née en 1947, l’artiste plasticienne et performeuse ORLAN est sensible à ce que la psychanalyse peut dire du corps. Comme toute artiste reconnue, elle nous donne à voir une vérité, une vérité au sens éthique du beau, du vrai comme le définissait Platon.

Car nous avons tous ce désir du bien et du beau en nous. Mais comme l’a justement théorisé Freud, nos pulsions permettent — mais aussi peuvent entraver — cet accès au bien et au beau. Pulsions et désirs coexistent. Lacan nous dit : « Seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir. » Cet accès, par le biais du désir, ne se fera qu’au prix d’une renonciation (castration) de la jouissance. « La jouissance est en quelque sorte le Bien que l’on paie pour réaliser son désir » écrit Lacan dans « L’éthique de la psychanalyse ».


On l’a vu, c’est Platon le premier qui pose philosophiquement l’idée du beau. Mais d’où vient le désir du beau ? Que disent les Grecs sur le beau et le bien ?

 

Cet accès au beau est d’ordre transcendantal. Pour eux, le sens du beau nous est donné par le Divin. Le beau physique est d’origine métaphysique. Le sens de l’œuvre de l’artiste ORLAN est de dénoncer et de nous obliger à voir ce que nous vivons.

Elle choisit le lieu – le Corps — où s’origine l’unité de l’être. C’est ce qu’elle dénonce : le corps n’est pas un objet ! Mais, seulement pour le dénoncer, elle transforme son propre corps comme un objet. Paradoxe ! Contresens ?

Elle dégrade et abime son corps — « Les chirurgiens hommes ne voulaient pas me dégrader, ce sont les chirurgiens femmes qui ont accepté ! ». Ce qu’elle s’inflige a quelque chose de radical. Cette radicalité, cette violence singulière de son œuvre, est à interpréter.

Le fond du problème est une conception matérialiste du monde qui atteint aujourd’hui son paroxysme.

ORLAN a bien en elle ce désir du beau et du bien mais elle trouve que notre société l’a écrasé par la pulsion objectale. Par les transformations de son visage, elle nous renvoie ce constat.


Mais quelles réponses donne-t-elle ? En donne-t-elle ?

Quelle est la place du corps aujourd’hui dans le monde ?


L’unité de l’être est dans le corps. Le toucher, l’abimer, revient à abimer l’être. ORLAN nous donne aussi à voir cela : l’effroi, le terrible.

ORLAN est-elle schizophrène ? Elle est dans un éclatement comme le montrent ses nombreux autoportraits faits d’images morcelées.

Elle ne cesse de vouloir retrouver son unité cachée.

Dans une interview, J.-A. Miller l’interroge : « Que vous puissiez manipuler votre corps comme si c’était un objet du monde, le modifier (…) interroge sur ce qui s’est déconnecté (…). »


Pour tout individu, le corps est le substrat de son existence. Il est son unité première. Dans la continuité de Platon, Aristote a unifié corps, âme et esprit et décliné ses trois dimensions : l’âme sensorielle (satisfaction : manger, boire, copuler), l’âme sensible et l’âme intelligible. Plus tard, le philosophe Bergson théorisera l’évolution du monde en trois règnes : le minéral, le végétal, l’animal. L’homme intègre ces trois règnes.

C’est l’unité de l’être qui fait l’unité du vivant. Mais l’homme naturellement, même s’il en porte la potentialité, n’a pas un accès direct à une vérité du monde. Il est en quête d’une vérité. Platon, dans le mythe de la caverne indique et organise l’idée du bien parce qu’il comprend que l’homme, de façon naturelle s’en détourne.

L’homme doit opérer un retournement. Il doit aller vers la lumière et prendre conscience qu’il est dans l’ombre. C’est ici qu’œuvre la psychanalyse.

C’est ce que nous expose ORLAN.

Elle explore le voile, la fiction, les personnages, le masque et la parure. Les images de la Vierge, de la madone et de la prostituée sont celles du semblant ou le faux et le vrai s’emmêlent.

Par le reflet d’une diversité d’images, elle tente de recréer une unité.

L’autre n’est pas l’étranger mais une part d’elle-même. Les multiples projections d’images étrangères sont la tentative qu’une figure nouvelle apparaisse. Dans la diversité la plus absolue s’ouvre alors, la possibilité qu’un nouveau visage advienne.


« Il ne faut pas se laisser avoir par les images et continuer à réfléchir à ce qu’il y a derrière les images » nous confie l’artiste. Comme nous l’a dit Platon : « Vous êtes dos à la lumière et vous ne pouvez pas voir »,

ORLAN proclame : « Folie de voir et impossibilité de voir. »

L’homme porte le désir du beau mais il ne le voit pas. Il ne peut que rencontrer le manque de la lumière. Si nous ressentons ce manque, c’est bien qu’il y a quelque chose en nous qui n’est pas là. C’est ce qui explique la souffrance des jeunes âmes. Il y a une nécessité déjà là. Aristote définit cette possibilité d’accéder au beau comme « un potentiel en nous en puissance. » Mais il y a un travail à faire pour le réaliser.

La psychanalyse par ce travail va permettre de retrouver en nous ce potentiel qui contient l’idée du bien et du beau.

C’est bien cela que dénonce ORLAN par son corps-œuvre : le discours scientifique et capitaliste mène à ce résultat effroyable : le corps est devenu un objet de consommation. L’être comme le corps n’est pas révélé ; il n’est que pur objet.


Nathalie CHEVRET-DUPOUY



Commentaires


bottom of page