Le langage des oiseaux, un chemin de transmutation
- Webmaster
- 18 nov.
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Peut-être avez-vous constaté, pendant une cure psychanalytique par exemple, ou autres types de soin où vous êtes venus apprendre et comprendre sur vous-même, que certaines compréhensions restent uniquement au niveau intellectuel. Nous ne parvenons pas à faire descendre la compréhension dans le corps, à l’incarner, pour procéder à une réelle mutation, la mettre en route dans un voyage intérieur pour qu’elle touche le corps, l’âme et l’esprit.
Si le corps et l’esprit, qui ne sont pas en discontinuité contrairement à ce qu’on nous apprend dans notre culture occidentale moderne, contiennent toutes les informations, de l’origine à notre devenir, l’âme contient le potentiel de notre devenir. L’information bloquée au niveau intellectuel doit cheminer dans toutes ces 3 dimensions de l’être. Il me semble que ce n’est pas un chemin extérieur qui rencontre un chemin intérieur, mais un chemin dans un chemin. Le monde sensible ou visible qui contiendrait le monde invisible, comme une imbrication entre les deux, que notre langage habituel ne peut pas traduire, mais qui peut être transmis par des symboles, par des mythes, de la poésie, voire même de la musique. L’évolution est un désir de l’âme, une belle promesse de métamorphose, qui nous montre comment le multiple finit par se réaliser dans le Un. Comment le corps, l’âme et l’esprit sont imbriqués dans le vivant, nous laissant parfois dans une idée nébuleuse de ce que sont ces trois dimensions de l’être.
Tirésias, le devin aveugle de la mythologie grecque a cette capacité à lire dans l’âme, dans ce potentiel en devenir. Il comprend la langue des oiseaux. Ces oiseaux qui ne sont autres que la métaphore de l’âme.
Un jour qu’il se promenait en forêt, Tirésias troubla l’accouplement de deux serpents à l’aide de son bâton. Il fût dès lors transformé en femme par ces serpents. Il le demeura pendant 7 ans, jusqu’à ce qu’il recroise ces deux mêmes serpents qui lui rendirent alors son genre d’origine.
Alors que Zeus et Héra se querellaient sur le sujet de qui prenait le plus de plaisir au lit, l’homme ou la femme, ils demandèrent à Tiresias de trancher, puisqu’il était le seul à avoir connu l’expérience des deux sexes. Il trancha en la faveur de Zeus qui affirmait que la femme était celle qui prenait le plus de parts dans la jouissance sexuelle. Mécontente de cette réponse, Héra décida de punir Tirésias en le rendant aveugle. En contrepartie, il bénéficierait d’une longue vie, et du don de comprendre la langue des oiseaux.
Allons explorer d’un peu plus près ce que pourrait être cette langue des oiseaux. La tradition soufie l’explique avec une très belle poésie, la voie traditionnelle des alchimistes nous l’explique essentiellement par des symboles ou par une autre signification des mots. Ces deux traditions ayant vu le jour essentiellement au moyen âge. Ce langage nous rappelle que nous autres humains, sommes la manifestation de l’unité qui s’exprime dans la multiplicité de la matière.
Dans la Bible, il nous est raconté comment Dieu créa l’homme en sept jours.
Dans le Cantique des Oiseaux, Attâr nous raconte comment retrouver son unité en sept étapes. La culture soufie considère l’âme comme quelque chose de subtil qui prend la forme de ce qui la domine. Au départ simple principe vital qui anime le corps, asservie à ses pulsions, l’âme peut être purifiée selon un cheminement initiatique en sept étapes pour devenir peu à peu un instrument de connaissance intuitive, et puis se transformer encore, jusqu’à se fondre dans l’esprit. La dernière étape correspond au moment où tout le corps est habité par Dieu et où l’homme est capable de reconnaitre l’unité au travers de la multiplicité et la multiplicité au sein de l’unité.
Attâr est un Poète Soufi du 12e / 13e siècle. Il vient juste avant Rumi qu’il inspira profondément ainsi que Saadi ou Hafiz. « Attâr » veut dire « parfumeur » et « apothicaire » en Persan. Sachant qu’à l’époque médiévale, ces deux métiers se confondent. C’est un homme qui a la connaissance des matières animales, végétales ou minérales, qui en connait les vertus et qui sait les prescrire à des fins thérapeutiques ou cosmétiques.
Attâr est celui dont l’œuvre parfume l’univers, celui qui connaît les remèdes spirituels, le thérapeute qui sait guérir les âmes en les guidant par la parole poétique et le récit.
Le Cantique des oiseaux
Dans la culture perse, Simorgh est un immense oiseau au plumage sublime et coloré, que l’on pourrait comparer à notre Phoenix, plus connu de notre culture. Simorgh signifie en persan : 30 oiseaux. Il vivait au sommet de l’Arbre de vie (Gaokéréna), soit Arbre de la Connaissance, duquel il prenait son envol en faisant tomber les graines dans la terre et ainsi permettre de créer toutes les plantes guérissant toutes les souffrances de l’humanité. Un jour, Simorgh fit tomber une de ses plumes et c’est le monde entier qui fût coloré et qui donna les formes à toutes choses.
Simorgh était si vieux qu’il avait été témoin du trépas et de la renaissance du monde à 3 reprises. Il renaissait tous les 1700 ans. Il possédait ainsi toute la sagesse de l’univers. (En persan, il n’y a pas de genre, mais dans ce contexte, Leili Anvar a choisi de définir cet oiseau au féminin : La Simorgh).
Un jour, tous les oiseaux du monde se mirent à faire un très long et difficile voyage à la recherche de Simorgh. Guidés par la huppe, ils traversèrent les Sept Vallées du monde. Interrompus par leurs questions, leurs doutes, leurs peurs, qui les freinaient pour leur départ ou leur cheminement, la huppe leur raconte alors des histoires pour leur rappeler l’importance de la quête. Les oiseaux, qui sont la métaphore de l’âme, ne peuvent pas cheminer sans être guidés. Comme Shérazade raconte des histoires pour ne pas mourir, la huppe leur raconte des histoires pour que les âmes ne meurent pas dans le désert du monde. Chaque fois, par l’objection d’un oiseau, un défaut de l’âme humaine est mis en avant, et la huppe leur répond en passant par le conte, le récit, la narration, le mythe. Comme le ferait un maître spirituel, un psychanalyste anthropologique, un médecin de l’âme.
La Huppe.
Elle est d’une beauté et d’une élégance remarquable. Très reconnaissable grâce à sa crête en plume sur sa tête.
Dans le Coran, elle est l’oiseau Salomonique.
C’est pourquoi Leili Anvar, maître de conférences en langue et littérature persane, animatrice de l’émission « Les racines du ciel » sur France Culture, qui a fait cette 3e traduction du poème d’Attar,le Mantiq Al Tayr dans son titre persan, mais la première à l’avoir traduit en vers, a choisi de traduire ce que d’autres ont intitulé « le langage des oiseaux » ou « la conférence des oiseaux » en « cantique des oiseaux », faisant référence au Cantique des Cantiques. Ce qui pourrait se rapprocher du sens de « parole gnostique à décoder » que voulait lui donner son auteur.
Salomon a aussi la capacité de comprendre le langage des oiseaux. Cela lui a été donné par le Divin.
La huppe a été choisie par Salomon, fils de David, pour correspondre avec la reine de Saba dont le peuple ne reconnait pas le Dieu unique de Salomon. La huppe est la messagère qui va guider le peuple Sabéen polythéiste vers le monothéisme. Elle est celle qui connaît aussi le langage de l’amour, puisque Salomon et la reine de Saba vont communiquer, se rencontrer puis s’unir dans un respect et une admiration mutuelle.
Symboliquement, la huppe connait donc le chemin de la multiplicité vers l’unité, elle est donc l’oiseau qui pourra guider tous les oiseaux du monde vers leur Dieu unique, La Simorgh. Symboliquement vers la part de divin en soi.
Les oiseaux traversèrent les 7 Vallées. C’est un cheminement en spirale. Un cheminement vers le vrai où l’âme est appelée à s’élever avec et malgré les limites de la matière. Toutes les vallées se parcourent en même temps. Dans toutes les vallées, l’âme expérimente la résistance, la difficulté à combattre les manifestations de l’égo. Peut-être est-ce le chemin et les épreuves que tout individu en cure psychanalytique doit aussi traverser. La Vallée du Désir (je cite Attâr « les vrais hommes le savent, il faut dans le désir, chaque heure avec ardeur, faire don de sa vie »), la vallée de l’Amour (l’amour divin qui leur font oublier leur propre existence et les font gagner en témérité, car l’amour dissipe la peur de perdre), la vallée de la Connaissance (tout est oublié hormis Lui, la connaissance évite l’égarement, et nécessite un éveil), la vallée de la Plénitude (la libération des liens terrestres, le pèlerin ressent un détachement qui rend libre), la vallée de l’Unicité (ou le pèlerin se rend compte que dieu connait tous les secrets), la vallée de la Perplexité (le pèlerin quitte son moi), et enfin la vallée du Dénouement et de l’Anéantissement (indescriptible, le pèlerin trouve le repos). De la recherche des désirs qui donne l’élan et le courage pour quitter ce qu’on possède déjà et dont on est devenu esclave, au courage de quitter son moi en passant par la purification des liens terrestres pour aller vers l’indépendance et la paix, c’est le chemin de nos oiseaux. Certains capitulèrent, se donnant aux plaisirs rencontrés sur la route abandonnant leur désir, certains se perdirent, disparus à jamais, certains autres moururent de soif ou de faim dans le désert, d’autres se noyèrent au fond de l’océan, ou rendirent l’âme, submergés de douleur, ou encore eurent les ailes brûlées transpercées par les rayons du soleil, quand d’autres encore furent dévorés par des fauves féroces. A la fin de ce pénible voyage, il ne restait plus que 30 oiseaux, jeu de mot le plus célèbre de toute la littérature persane, choisi spécifiquement par Attâr puisque Simorgh veut dire 30 oiseaux. Enfin, ils se posèrent au seuil du lieu de Simorgh, désespérés, exténués, appelant Simorgh à se montrer. Enfin elle se montra au loin, émettant une telle lumière que les 30 oiseaux se virent eux-même dans le reflet de ce grand miroir lumineux. La disposition des oiseaux à ce moment-là, reflettent dans le miroir la forme d’un très grand oiseau. Ils avaient retrouvé la part de divin en eux. Ce « toi » qui est « nous » et ce « moi » qui est « toi », la métaphore du miroir qui confirme que sans l’autre nous ne pouvons ni évoluer, ni nous connaître.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. En voyant Simorgh refléter vers eux-mêmes et en eux-mêmes, ils ne sont pas arrivés au bout du chemin. Tant qu’ils ne se voient qu’eux-mêmes, ils sont encore invités à lever tous les voils de leur ombre terrestre. Alors les 30 oiseaux s’annihilèrent pour toujours dans le feu de Simorgh, abandonnant leur être tout entier en Simorgh. Alors l’ombre disparu dans le Soleil.
Ce poème d’Attâr est opératif. Il vient nous rappeler non seulement cette vérité parfois trop souvent oubliée que notre essence est de nature divine, mais aussi que cette vérité ne peut se comprendre dans notre entièreté qu’en cheminant dans le labeur parce que le labeur se vit dans la carne, il nous oblige à changer de forme, à trébucher pour changer notre positionnement et notre état d’esprit, et notre état d’âme, à envisager notre devenir autrement. Tel un alchimiste, autre type de pèlerin, dans son laboratoire qui, en transmutant les métaux, transmute en réalité son âme.
On retrouve dans ce poème les chiffres 1 (Simorgh), 3 (dans le chiffre 30) et 7
Dans les mythes fondateurs parlant de la Création, le divin, l’unité se fractionne en 3 puis va se mettre en mouvement et se séparer. (Esprit Ame Matière).
Le retour au 1, à l’absolu, se fait en 7 étapes, dans un mouvement vertical de la matière vers la lumière.
Symbolisé dans la Kabbale par les lettres Alef (valeur numérique 1), Shin ‘valeur numérique (300) et Yod (valeur numérique 30)
Alef ; représente l’unité. Lettre composée de 4 flammes : Une grande flamme composée de 2 flammes, et deux petites flammes.
Au commencement de toute chose, à l’origine, il y a l’unité. Unité qui se fractionne pour entrer en mouvement. Une séparation, le fractionnement initial. 3 flammes ont chuté dans la matière, et une flamme qui descend plus lentement.
Les 3 flammes qui sont tombées représente Lucifer, la chute de la lumière qui s’est densifié dans la matière.
L’épée de Saint Michel (Yod, en forme d’apostrophe, initiale du Tétragramme YHVH, et la première lettre de Yéshouah, Jésus) est la flamme qui reste dans le ciel, le souvenir de l’unité, ce qui précède la manifestation.
Le Shin est le trident de Lucifer qui est appelée à remonter à Saint Michel.
Dans la voie opérative des alchimistes, on retrouve ces symboles, ces chiffres, pour exprimer ce qui est si difficile à restreindre en mots qui est la transmutation de l’âme.
La voie des alchimistes
Le mot Alchimie vient de « kemet » qui veut dire Egypte en égyptien ancien, ou encore « Terre Noire », comme la terre fertile du Nil, mais aussi comme le plomb, comme le dragon noir, la nuit, la terre et la mort. Comme le dieu Osiris qui était un dieu noir. Et de même que le jour succède à la nuit dans la Genèse, la lumière succède à l’obscurité. A cela s’ajoute le préfixe « AL » qui veut dire Dieu en arabe. Ce serait donc la Terre Noire de Dieu.
L’alchimie est une science hermétique très ancienne, très secrète, très cachée, très cryptée. Cette science est même donnée au compte-goutte à tous les alchimistes qui sont en chemin avec des maîtres, pour qu’elle puisse s’opérer à l’intérieur de soi, pour qu’au-delà de la transmutation physique, il y ait une conscience de ce que cela anime en soi. C’est une voie transmise essentiellement à l’oral avec beaucoup d’humilité et de précautions. On retrouve de nombreux symboles dans les cathédrales ou les hauts lieux spirituels comme par exemple ceux qui ponctuent les chemins de Compostelle. Elle permet à l’intelligence humaine qui est parfois limitée d’emprunter un chemin de conscience qui peut se faire sur d’autres plans. Elle peut être une des voies pour comprendre la part de divin (l’étoile, la Stella) dans la matière (le composte), Compostelle, le chemin qui se présente à nous, êtres de matière, que nous avons la possibilité d’emprunter pour retrouver l’accès à notre part de divin en nous, notre unité.
On dit que c’est une science « hermétique » car elle viendrait des enseignements d’Hermès Trismégiste, le descendant de Thot, ou même Thot lui-même, le scribe des dieux égyptiens, le dieu de la connaissance. Elle a été découverte il y a 7000 ans à Hermopolis. Les Égyptiens ont continué à l’appelé Thot et les Grecs l’ont appelé Hermès (qui donnera Mercure, soit le dissolvant pour transmuter les métaux)
Trismégiste signifie « 3 fois très grand », comme un superlatif répété 3 fois. Car il lui a fallu 3 vies pour connaître toute la sagesse du monde. Une existence humaine ne suffisant pas. Il a de cela en commun avec la Simorgh et avec Tirésias à qui Héra a donné une longue vie en même temps que la compréhension de la langue des oiseaux. Hermès Trismégiste aurait annoncé le mystère divin de la Trinité, la Sagesse Primordiale qui se transmet depuis les origines du monde. Et pour éviter que cette connaissance tombe dans l’oubli, il l’aurait gravée sur des stèles de pierre, notamment les Tables d’Emeraude, sous forme de hiéroglyphes ou symboles. Car le symbole contient toute la réalité en un seul coup d’œil dans l’instantanéité de l’image, il a une puissance de révélation dans la conscience de l’être, et de transmission, contrairement au logos qui est une suite de mots dans le temps et qui doivent s’énoncer les uns après les autres pour former un discours dont la compréhension passe par l’intellectualisation. Le verbe serait moins opératif pour faire parvenir à notre conscience l’immensité d’une sagesse originelle. Peut-être la poésie pourrait avoir la puissance du symbole par les mots (que l’on retrouve dans la poésie d’Attâr).
Cependant, les hiéroglyphes d’Hermès Trismégiste auraient été traduits, formant le Livre de Thot, livre sacré contenant toutes les révélations sur la création de toute chose, mais qu’aucun humain ne devait avoir en sa possession pour faute de rivaliser avec les dieux. Personne ne peut accéder aux secrets de l’origine du monde s’il n’est pas assez sage pour en avoir accès. Mais ce Livre est évidemment avidement recherché. Il est intéressant de noter que la quête du divin en soi comme le font les oiseaux, ne nous permet pas de nous substituer au divin.
C’est pourquoi l’alchimie se transmet principalement à l’oral. Les êtres doivent avancer sur le chemin de la sagesse pour faire apparaitre leur lumière intérieure en descendant en soi ou aussi
en ôtant les voiles d’ombre, étape après étapes, purification après purification, transmutation après transmutation, comme les alchimistes le font dans leur laboratoire (un vrai labeur !). Et le Livre de Thot serait la meilleure piste d’envol pour ce type d’oiseau en pèlerinage.
La voie des alchimistes est appelée « le Grand Œuvre ». Ce grand œuvre est opératif (dans la matière) mais aussi spirituel car l’alchimiste, en purifiant les métaux, va se purifier lui-même.
L’alchimiste a pour but de transmuter les métaux pour arriver à la Pierre Philosophale, par la voie sèche (le feu) ou par la voie humide (l’eau). Il purifie le métal, comme s’il lui enlevait un voile d’ombre à chaque transmutation. Ainsi le plomb devient étain puis fer, cuivre, mercure, argent et or. Pour transmuter le plomb en or, il faudrait enlever 6 ombres. Et si l’alchimiste retire une 7e ombre, alors la matière devient lumière. Ce que deviennent nos oiseaux-pélerins, la 7etraversée est celle où ils se jettent dans le feu de Simorgh.
Dans sa vision philosophique, l’alchimie est également un cheminement de l’âme : l’âme agit (la magie). Puisque la magie n’existe pas, mais que le mot existe, ne serait-ce pas une de ses définitions ? Pour les alchimistes, si l’âme est transmutable, c’est qu’elle est matière subtile. La transmuter correspond à ôter les voiles d’ombre en sept étapes pour atteindre un degré de purification proche de la lumière.
C’est un pèlerinage, un chemin initiatique. C’est aussi une poésie. D’ailleurs, l’alchimiste nous invite à lire les mots d’une autre façon, qu’il appelle « la langue des oiseaux ».
Patrick Burensteinas, alchimiste contemporain, raconte que nous sommes tous unis vers (univers) l’inconnu (unis vers l’un connu). (nous sommes tous l’univers c’est-à-dire l’un connu).
Qui dit chemin, dit un point de départ, un endroit. Mais s’il y a un endroit, c’est qu’il y a un envers. Peut-être que la quête n’est pas la quête de l’endroit mais celle de l’envers. Vers où (verrou) ? Vers l’inconnu (l’un connu). S’il y a un verrou, le défi est d’en trouver la clé, le passage, comme le pèlerin qui avance sur le chemin pas après pas. Dans la voie de l’alchimie, la transmutation pour arriver à la Pierre Philosophale se fait par 3 passages (l’œuvre au noir, l’œuvre au blanc et l’œuvre au rouge) 7 transmutations.
Nous retrouvons le chiffre 3, référence dans tous les textes sacrés d’expression et de possibilité de la Création. Dans « la matière », nous entendons « l’âme à tiers ». S’il y a 1/3 d’âme, c’est qu’il y a 2/3 d’autre chose. Donc 3 passages. Il va falloir trouver les secrets, pour les décrypter. Soit sortir de la crypte pour aller vers ce qui « se-crée » ( ou ce qui est secret). A chaque pas, il va découvrir. L’« enjeu » étant de renconter nos « anges » pour découvrir ce qu’il y a « en je », l’étrange, l’ « être en je ». Chaque passage nécessite une petite mort, où notre pèlerin s’éteint pour être-un ailleurs, pour se volatiliser, devenir plus subtil. Pour cela il doit quitter ce mon-de pour rencontrer ses dé-mons, quitter cet « enfer-me-ment » pour aller vers la lumière. Persévérer, percer et vous verrez. Comme le pèlerin qui se pèle, qui enlève des couches, ses voils, et perce jusqu’à la lumière. Ce que refuse Lucifer. Il se détourne du divin, de la lumière, et en lui tournant le dos, ses ailes ou omoplates émettent une ombre projetée sur ses poumons, son souffle, son esprit qui ne peut plus élever son âme.
Tant que le dragon refuse d’être percé de l’épée de Saint Michel de sa peau, l’unité ne peut pas être réintégrée. Lucifer est appelé à se purifier par les 7 étapes pour remonter à Dieu. Mais comme Lucifer a le libre arbitre, il a la possibilité de rester dans sa réalité égotique pendant un temps éternel, qui l’empêche de remonter vers Dieu et de nous tenter de rester dans la matière. Les 3 flammes sont figées dans la peau du dragon. C’est en cela que l’homme contient à la fois sa part de divin, et à la fois sa propre chute. Serait-ce la définition du bien et du mal ? Tant qu’il y a matière, il y a ombre qui fait obstacle à la lumière. C’est pourquoi, dans le poème d’Attâr, les oiseaux s’annihilent dans le feu de Simorgh. Ils vont au-delà du chemin, d’où on ne peut pas revenir ni témoigner. La connaissance ultime qu’on ne peut pas transmettre. Comme le papillon décrit par Attâr qui se jette dans la flamme de la bougie pour la connaître totalement. Dans la tradition soufie, l’âme transmute par la lumière et la vérité. Elle est la partie de soi qui peut prétendre à se rapprocher le plus du réel, vers un ultime degré de connaissance, d’état de conscience.
On dit qu’à la fin des temps, Lucifer sera réintégré, qd le combat du dragon sera terminé, la fin de la création sera terminée, l’unité sera retrouvée, nous retournerons dans la lumière, un monde sans matière. Cela peut être notre chemin à tous de Grand Œuvre ou de 7 vallées. Non pas pour retrouver et reconnaître l’Unité qui serait indissociable de la désincarnation, mais pour ce qu’apporte la mise en marche et le chemin vers une telle quête. Sans matière, nous ne pouvons pas cheminer. Ce que nous pouvons faire c’est transmuter dans la matière pour révéler une autre qualité de lumière. Attâr et les alchimistes nous rappellent un paradigme souvent oublié : ce n’est pas la lumière qui révèle la matière, comme on nous l’apprend depuis l’enfance, mais la matière qui révèle la lumière. Et que plus la matière se purifie, plus la lumière la traverse et plus elle rayonne. Au Moyen Age, à deux endroits éloignés du monde, par une poésie différente, le langage des oiseaux d’Âttar et celui des alchimistes nous invitent à apprendre de la matière : à regarder l’atome. Attâr nous le dit « Si tu ouvrais enfin les yeux de l’invisible, les atomes du monde te diraient leurs secrets ». (Distique 3372). Il parvient à résumer l’idée que le corps contient l’âme et l’esprit, que l’âme occupe tout le corps, et que sans le corps, l’âme ne s’incarnerait pas. C’est le corps qui nous permet de prendre conscience de notre âme, et l’esprit d’élever ce niveau de conscience. C’est une tripartition qui permet de vivre et dépasser la dualité et créer une dialectique entre l’intérieur et l’extérieur des êtres. Les soufis et les alchimistes parlent ce langage.
Seule la poésie ou les symboles permettent de saisir cette rencontre entre immanence et transcendance, entre multiplicité et unicité, car la raison est linéaire et le langage ordinaire est discursif. C’est cette rencontre qui permet de ressentir comme un moment d’éternité, l’expérience de l’unité. Les métaphores, les analogies, les allégories, comme la référence aux mythes dans la psychanalyse anthropologique, sont une poésie qui nous permettent de nous rappeler de quoi nous sommes dépositaires, et aussi d’éclairer ce qui est là en nous et qui a besoin d’être révélé. Quand on comprend, on évolue, quand on évolue, on transmute. Une sorte de métamorphose s’opère en nous, on la sent, parfois ça fait mal. Ce qui était compris dans l’intellect passe dans le corps, l’information est incarnée, totalement comprise et intégrée.
Comment peut-on prétendre toucher l’âme des gens, des patients, sans spiritualité ? Peut-être que la psychanalyse anthropologique a sur la psychanalyse ordinaire, ce que Chopin a sur Liszt ou ce que Jung a sur Freud. Elle touche les âmes. Elle va vers la respiritualisation des êtres pour permettre une vraie dimension humaine. Pour permettre à l’homme de se rappeler qu’il vient des étoiles et se souvenir de la puissance de ses ailes. Le moteur du voyage aucours duquel nous nous délestons de nos charges psychiques est l’amour dans le sens Agape du terme. Il ouvre vers une reconnexion à notre cœur, à notre âme, et invite à un état de présence, de respiration et de silence.
Dans le verbe transmuter, il y a muter, du latin mutare qui signifie modifier, changer mais aussi de mutus rendre muet, inerte. Chaque mutation implique précédemment une crise, existentielle matérielle ou psychique. Elle exige d’abord du courage pour une mise en mouvement, des épreuves, des compréhensions ou prises de conscience, un abandon de soi, une transmutation à laquelle succède une immobilité dynamique, une intégration et un silence, aussi court soit-il.
C’est pourquoi je finirais avec les mots d’Attâr : « Pendant qu’ils cheminaient, la parole régnait, une fois le but atteint, il ne restât plus rien, ni début ni fin, ni guide ni chemin, et c’est pourquoi ici la parole s’éteint ».
Sarah Clairet




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